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J-H. Vasina - Kapish C & Ing.

 

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LEGENDE DE FATOURENG

par Fabrice Personnaz,

Tout le monde connaît les « Diables de Bessans » et leurs légendes. Mais connaissez-vous l’histoire de « Fatouréng », ce bessanais qui vivait au 17ème siècle ?

A cette époque, la vie au village n’était pas rose tous les jours. Pour subsister dans ces hautes vallées alpines, tous les habitants devaient travailler d’arrache-pied  avant que l’hiver n’arrive. Il fallait être capable de tout faire : soigner les vaches et les brebis, semer et récolter le seigle et l’orge malgré l’altitude et le froid, ramasser le foin jusqu’au sommet de la montagne, chasser lièvres et chamois, construire sa maison, couper le bois pour l’hiver…
Bref !… Toutes les tâches nécessaires à la survie des Bessanais.

Vous vous demandez pourquoi vous raconte tout cela ? Eh bien, c’est qu’au village vivait un jeune Bessanais qui s’appelait Fatouréng, mais que tout le monde sur-nommait en patois « lo goffo », ce qui veut dire le maladroit.

Ce jeune Fatouréng était le dernier fils de sa famille qui en comptait quatre. Le premier « tait agriculteur et allait reprendre l’exploitation de ses parents, le deuxième était rentré dans les ordres , le troisième était soldat et le quatrième, Fatouréng, lui, ne faisait rien. En effet, tout ce qui touchait ce garçon, il le cassait tant il était maladroit. Cela ne pouvait durer bien longtemps. Fatouréng serait bientôt en âge de travailler et s’il ne changeait pas, son père allait le mettre à la porte. Pauvre Fatouréng ! Tout le monde se moquait de lui et personne ne lui faisait confiance, même pour le plus petit travail comme ratisser le foin, il réussissait à casser la râteau.

Seul « Fatoure », son grand-père, acceptait encore de s’occuper de lui. Pour la foire  de Saint-Jean, le brave Fatoure l’emmena avec lui. Cette foire était dans la vallée, l’un des plus grands événements de l’automne. Les Bessanais qui avaient engraissé leurs génisses tout l’été, grâce à la bonne herbe des alpages, espéraient les vendre à bon prix afin d’améliorer leur quotidien.

La route était longue et il fallait plus de deux jours pour se rendre à la ville. Fatouréng et son grand-père avaient beaucoup marché et peu dormi, si bien qu’ils étaient arrivés les premiers sur le champ de foire. Pour une fois, la chance sourit au « goffo » et grâce au talent de maquignon du grand-père, ils réussirent à vendre leurs bêtes à très bon prix. Le père Fatoure pour fêter l’événement décida d’offrir au « goffo » chose très rare pour l’époque, un repas à l’auberge du « soleil ». Cette auberge était l’une des plus grandes de la ville et elle était réputée comme une des meilleures.

Fatouréng, son grand-père et quelques Bessanais se mirent à table et c’est à ce moment que tout bascula dans la vie de Fatouréng  .

Le Diable à 4 cornes

Le cœur de « goffo » s’arrêta de battre quand la servante traversa la salle du restaurant. Elle était la fille la plus belle qu’il eût jamais vue. Ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ses formes avantageuses, tout cela faisait un ange. Fatouréng se figea sur lui-même en contemplant cette jolie fille.

Son grand-père s’en rendit compte et lui demanda s’il était fou car il n’avait pas touché son repas.
En le regardant de plus près, il comprit bien vite pourquoi Fatouréng avait perdu l’appétit ; c’était : « L’Amour »…
En sortant du restaurant, le regard de Fatouréng croisa celui de la belle inconnue, un frisson merveilleux traversa on corps, la servante fut elle aussi troublée car elle laissa tomber toutes les assiettes qu’elle tenait.

Tout était donc possible pour Fatouréng, mais il fallait rentrer à Bessans et la route était encore longue. Sur le chemin du retour, il marchait comme un automate, il ne répondait pas quand on lui parlait, la seule chose qu’il avait en tête était le souvenir du regard profond des yeux bleus de la belle servante.

Son grand-père vint à sa hauteur et lui dit :
- Tu sais Fatouréng, ne te fais pas trop d’illusions, cette fille n’est pas pour toi, c’est la fille de l’aubergistes et, à moins que miracle tu ne deviennes très riche, son père ne te donnera jamais sa main.

De retour au village, Fatouréng passait ses journées à errer, ses seules pensées étaient pour sa belle dont il ne connaissait même pas le prénom. Il ne faisait déjà pas grand-chose d’habitude, mais alors là, il ne faisait plus rien du tout. Son père hurlait après lui du matin au soir et cela ne pouvait plus durer. Mais que faire ?

- Le cœur a ses raisons que la raison ignore, comment devenir riche ? se dit Fatouréng tout en marchant le long du torrent, je casse tout ce que je touche, je ne sais rien faire de mes dix doigts, seul le Diable pourrait me sauver !…

Qu’avait-il dit là !… Dans un grand éclair blanc, suivi d’un formidable grondement de tonnerre, le Diable apparut !…

- Tu m’as appelé, Fatouréng !

La peur saisit le « goffo ». Là, devant lui, le « malin » se tenait au milieu du chemin. Il était comme on le décrivait lors des veillées : quatre cornes sur la tête, un visage humain mais hideux, de grandes ailes de chauve-souris, des pattes de bouc et des serres d’aigle, il était terrifiant !…

- Tu m’as appelé, répéta le Diable !

Fatouréng, paralysé par la peur arriva quand même à lui expliquer son affaire. Dans un grand rire satanique, le Diable lui répondit.

- Donc, tu veux devenir riche pour pouvoir épouser cette fille ? Je peux t’y aider. Mais es-tu bien sûr de vouloir pactiser avec moi ? Car tu sais, si tu signes, je reviendrai te chercher dès que j’aurai besoin de toi.
- Oui, répondit Fatouréng, car sans cette fille, je meurs à petit feu, alors…

Alors le Diable sorti un stylet et d’un geste rapide, piqua le doigt de Fatouréng d’où perla une goutte de sang.

- Signe là, lui ordonna le Diable en lui tendant un parchemin, et ton vœu sera exaucé.

Fatouréng signa le contrat avec son propre sang.

- Mais que dois-je faire pour devenir riche ? demanda-t-il.

Le Diable, juste avant de s’envoler dans un fracas terrible, lui cria :

- Essaie de sculpter Fatouréng.
- Sculpter, quelle drôle d’idée, je ne sais pas tenir une gouge sans me couper pensa le « goffo ».

A cette époque, Bessans était réputé pour ses sculpteurs. En effet, les Clappier, les Fodéré et bien d’autres avaient sculpté grand nombre de retables et de statues de saints dans toute la vallée, même jusqu’à Rome. Bien sûr, ils étaient tous devenus très riches. Fatouréng croyait avoir rêvé, mais la marque au bout de son doigt lui prouvait que non. Il avait bel et bien rencontré le Diable.

Dès le lendemain, il prit un morceau de pin cembro et avec son couteau de berger, il sculpta une petite vierge à l’enfant d’une beauté exceptionnelle. Son grand-père n’en crut pas ses yeux. Le « goffo » avait réalisé une pièce des grands Maîtres sculpteurs.

- Tu sais Fatouréng, j’ai peut-être une idée pour que tu deviennes riche. L’autre jour à la foire, j’ai entendu dire que les moines de la cathédrale de Saint-Jean souhaitaient faire réaliser un retable monumental en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et que dans le mois de décembre, un concours allait se tenir pour désigner le meilleur sculpteur. Il ne te reste plus que deux mois pour t’entraîner. Prends ces vieilles gouges et mets-toi au travail.

Fatouréng se mit à sculpter jour et nuit. Après la Vierge il décida de s’attaquer à un Saint Antoine patron du bétail. La statue fut réalisée en moins d’une semaine. On aurait dit que Fatouréng avait fait ça toute sa vie. Son Saint Antoine n’avait rien à envier aux statues de l’Eglise, ni ses autres pièces d’ailleurs, qui étaient plus belles les unes que les autres. Le concours allait bientôt commencer. Fatouréng était prêt.

Après avoir préparé son baluchon avec quelques effets et ses outils, il embrassa sa famille et quitta le village le cœur serré. C’était la première fois qu’il partait seul sans son grand-père. Dès son arrivée à Saint Jean, il se rendit près de l’auberge pour essayer d’entrevoir celle qui avait prit son cœur. Quel soulagement quand il la vit traverser la salle ! Elle était toujours aussi ravissante !

- Il faut que je gagne sinon je ne pourrai jamais vivre sans elle, se dit-il.

Le cœur léger et plein d’espoir, il partit s’inscrire au concours. Dans la cathédrale, de nombreux sculpteurs se préparaient. Ceux de Bessans qui connaissaient Fatouréng se moquèrent de lui.

- Dis, le « goffo », essaie au moins de ne pas te couper les doigts !

Les moines donnèrent le sujet de l’œuvre : une statue de Saint Jean-Baptiste portant un agneau sur une bible, à réaliser en quatre jours. Dans la cathédrale on n’entendit plus que les coups de maillets. Fatouréng travailla sans arrêt, pendant ces quatre jours, il ne dormit pratiquement pas et il fut l’un des premiers à terminer son œuvre, il peut ainsi avoir le temps de fignoler sa statue. Quand la cloche sonna pour annoncer la fin du concours, un grand silence se fit.
Les moines inspectèrent toutes les statues puis se réunirent pour désigner le gagnant. Le doute envahit notre ami. Bien sûr, sa statue était magnifique, mais ce n’était pas la seule ! La tension était à son comble…

Enfin, quand les prêtres désignèrent à la surprise générale Fatouréng vainqueur se fut pour lui un immense soulagement. Il allait pouvoir enfin réaliser son rêve. Dès le lendemain, il se mit à travailler au retable de la cathédrale. Grâce à la prime obtenue, il logeait à l’auberge du Soleil et ainsi, pendant plusieurs mois il put vivre tout près de Marie, sa bien aimée.

Marie n’était pas insensible au charme du « goffo », d’autant plus que sa réputation de grand sculpteur n’était plus à faire. Tout le monde à Saint-Jean parlait de lui. Le retable était splendide et les gens de la ville en étaient stupéfaits. Ce fut donc d’autant plus facile, une fois le travail terminé, de demander la main de Marie à son père. Celui-ci, persuadé que Fatouréng aller devenir très riche grâce à son talent, accepta sans hésiter. Le mariage eut lieu au printemps à Saint-Jean comme le veut la tradition : on se marie dans le pays de la femme.

Mais Bessans manquait à Fatouréng et au milieu de l’été, sa femme et lui s’y installèrent. Les années passèrent et la vie suivait son cours. Marie s’occupait des enfants et du bétail tandis qu Fatouréng sculptait. Des statues de saints, des retables pour les églises ou les chapelles de la vallée et même pour celles de l’autre côté de la montagne, à Suse et à Novalaise. La vie était belle, il était amoureux comme au premier jour et il était riche !…

Mais le bonheur ne dure qu’un temps !… Un soir, alors qu’il était seul dans son atelier, la lumière de sa petite lampe à huile s’éteignit brusquement. Fatouréng la ralluma et au moment ou la flamme jaillissait du « créju », le Diable apparut derrière son établi !…

-J’espère que ne m’as pas oublié, ni le pacte que nous avons fait il y a quinze ans ? J’ai besoin de tes services et je reviendrai te chercher dans une semaine.

Le Diable disparut comme il était venu. Le « goffo » était effondré, allait-il tout perdre ? Sa femme, ses enfants, son travail, sa vie. Quand il rentra chez lui, Marie s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.

- Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu le Diable !…

Elle ne croyait pas si bien dire, Fatouréng s’assit sur une chaise et éclata en sanglots et il lui raconta toute l’histoire.

- Mon Dieu ! Qu’allons nous devenir si tu n’es pas là pour t(occuper de nous ?

Ce soir-là, Fatouréng et Marie ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun cherchant de son côté une solution pour que le pacte devienne caduc. Au petit matin, Marie eut une idée.

- Fatouréng, si tu as risqué ta vie par amour pour moi, alors le Diable, par amour, peut faire lui aussi n’importe quoi ! Comme par exemple rompre le contrat qui te lie à lui.

Marie n’avait pas terminé sa phrase que Fatouréng sauta hors de son lit.

- Quelle femme de tête tu es, Marie ! Ce n’est peut être pas fini pour nous.
- Mais que vas-tu faire ?
- Tu verras bien, répondit-il en se précipitant vers son atelier.

Il fallait faire vite, il n’avait plus que six jours avant le retour du diable. Il prit une bille de pin cembro et commença à la dégrossir. .. Une statue aux formes étranges naquit. Au cinquième jour, la pièce était presque terminée. Fatouréng la montra à Marie.

- Tu crois que ça va lui plaire ?
- Mon Dieu ! Qu’elle est belle, c’est magnifique.
- Je n’ai plus qu’à finir de la poncer et notre sort est entre ses mains.

Le jour suivant, comme prévu, le Diable apparut dans l’atelier.

- Tu es prêt, lui dit-il.
- Non, je ne veux pas venir avec toi.
- Comment oses-tu me défier ? Tu as signé Fatouréng ! Je ne veux pas te défier, mais j’ai quelque chose à te proposer en échange de ma vie.
- Eh bien, il faut que cette chose soit vraiment extraordinaire, ricana le Diable.
- Ca, c’est à toi de voir !

D’un geste rapide, Fatouréng retira le drap qui recouvrait la statue. Le Diable en eut le souffle coupé ! Devant lui, se tenait une diablesse d’une si grande beauté qu’il en tomba immédiatement amoureux. Tout était parfait. Fatouréng avait réalisé pour Satan la plus belle de toutes ses œuvres !

-Ce que tu as fait là est bien risqué, mais j’avoue que dans toute mon existence, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’accepte ! Ta vie en échange de cette merveille.

En un tour de magie, Satan donna vie à la diablesse. Juste avant de disparaître, le Diable se retourna une dernière fois vers le « goffo ».

-Tu crois peut-être que je t’ai donné un don, il y a quinze ans, eh bien tu te trompes ! Je t’ai simplement dit ce que tu devais faire, mais pour ton talent de sculpteur, je n’y suis pour rien. C’est Toi et toi seul !

Le Diable et la diablesse disparurent pour toujours. Fatouréng et sa famille coulèrent des jours heureux. Et c’est depuis ce temps-là, qu’à Bessans on sculpte des Diables bien sûr !… Mais aussi des « Diablesses »…

 


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