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Conception / réalisation
J-H. Vasina - Kapish C & Ing.

 

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LEGENDE DE DUVALLON

 

Quand j’étais petit garçon, l’été, j’allais avec mes grands-parents à Ribon.
Ribon, que de souvenirs évoque pour moi ce nom ? Mon grand-père possédait un chalet, tout là-haut sur cet alpage.
Dès la mi-juillet, quand l’école était finie, j’allais passer plusieurs jours en montagne avec le Pépé et la Mémé Anne. Toute la journée, je jouais autour du chalet avec Fineau le chien, sous l’œil attentif de ma grand-mère.
Vers 6 heures du soir, j’accompagnais mon grand-père quand il allait chercher les vaches de l’autre côté du torrent, avec Fineau, c’était à celui qui courait le plus vite pour ramener le troupeau près de la passerelle. Les bêtes, une par une, suivaient le sentier qui menait au chalet. La grand-mère Anne nous attendait avec les seaux pour la traite du soir. Même en été, la nuit tombe vite après le coucher du soleil. Avant de refermer la porte je ne me lassais pas d’admirer, là-bas vers le couchant, les dernières lueurs pourpres du ciel.
La soupe aux herbes à peine avalée, je me glissais sous la couverture dans le lit clos, et mes yeux fatigués par le grand air de la montagne se fermaient très vite…
- Duvallon… C’est l’heure…
Tous les matins, mon grand-père avait l’habitude de me réveiller en me secouant et de prononcer cette phrase rituelle.
Un après-midi, alors que nous gardions tous les deux les vaches près du grand rocher vers l’Arcelle, je lui demandais :
Dis Pépé, pourquoi quand tu me réveilles, tu dis toujours : Duvallon… C’est l’heure… ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, d’un geste habituel, il se frisa la moustache. Au bout de quelques instants il me dit :
Quand j’étais petit comme toi, mon grand-père me raconta une histoire, une histoire que lui avait déjà dit, il y a très longtemps, son grand-père à lui. C’est l’histoire de Duvallon.
Il y a longtemps, très longtemps de cela, vivait au hameau de la Chalp, en aval de Bessans, un beau jeune homme qui s’appelait Duvallon. Il était fort épris d’une jeune fille du village et souvent il venait la voir après le travail malgré les quelques lieues qui les séparaient.
Anne était une des plus belles filles de Bessans et tous les deux formaient un couple magnifique. Ils faisaient bien des envieux dans le village car non seulement ils étaient beaux mais aussi d’une grande intelligence. Les fées ne les avaient pas oubliés à leur naissance.


Ce soir-là, Duvallon, après avoir une dernière fois embrassé sa promise, prit le chemin de la Chalp pour s’en retourner chez lui. Il devait se hâter car au mois de décembre la neige et le mauvais temps ne facilitaient pas le trajet.
A peine eut-il quitté les dernières maisons du village que le vent se leva en tourmente. Les bourrasques de neige lui cinglaient le visage malgré la capuche de son grand manteau qu’il avait rabattue sur ses yeux. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Même avec une connaissance parfaite du pays, il avait du mal à se repérer sous les rafales neigeuses. Plus d’une fois il perdit pied et se retrouva le nez dans la neige. Il n’avait fait que deux kilomètres et malgré sa force et son endurance, il était exténué.

Le Diable à 4 cornes


Par le Diable ! S’écria Duvallon, je n’en peux plus, si je n’avance pas encore, je vais mourir ici. Jamais je ne reverrai Anne ma douce fiancée…
Le vent redoubla de force, un éclair fulgurant déchira la nuit, et dans la lueur, là, devant les yeux e Duvallon apparut un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à large bord, revêtu d’une grande cape noire.
Tu m’as appelé Duvallon ? Et bien me voilà. Ne crains rien… Je te parle en ami…
Tu voudrais bien arriver sain et sauf dans ta maison de la Chalp, n’est-ce pas ?
Duvallon, malgré son courage n’avait plus la force de se relever. Il n’avait jamais vu cet homme ni à Bessans, ni en bas à Lanslebourg, ni aux foires de la vallée.
C’est vrai que j’aimerai bien me retrouver devant un bon feu, là-bas, chez moi…
Et bien, tu n’as qu’à signer ce papier et en moins de temps que tu le penses, tu seras rendu devant ta maison à la Chalp…
Duvallon eut un doute.
C’est trop beau pour être vrai. I avait déjà entendu de vieilles histoires où un habitant de la Goulaz avait fait un pacte avec le Diable… Mais, que me demandes-tu, étranger ?
Ton âme !
Mon âme ! Plutôt rester là…
Comme tu veux Duvallon, mais adieu à la vie, adieu à Anne la belle, ta promise, adieu aux honneurs et à la fortune, mais si tu signes ce papier, pendant cinquante ans tu auras tout cela et tu posséderas des pouvoirs surnaturels qui te permettront de réaliser tout ce que tu désires…
Perdre la vie, passe encore, mais perdre Anne dont il était follement amoureux, ce n’était pas possible.
Que dois-je faire ?
Prends cette plume…
Le Diable présenta à Duvallon une plume de son chapeau, mais avant que le jeune homme ne tendît la main, il l’enfonça dans le bras du malheureux, si fort que le sang perla sur la peau.
Signe à cet endroit.
Duvallon a signé… Signé avec son sang… Le Diable a disparu. Comme par miracle, la tempête a cessé, un grand calme tout alentour…
J’ai vendu mon âme au Diable… Mais seulement dans cinquante ans… Bah ! On verra bien.
Arrivé au bord de l’Arc, il lui restait encore un long chemin pour arriver chez lui.
Voyons voir si mes pouvoirs sont réels.
Il étendit largement son manteau sur les eaux tumultueuses du torrent et s’installa, très à son aise sur cet esquif improvisé. La vague le porta à deux pas de son chalet.
Depuis ce jour, Duvallon multipliait les prouesses quotidiennes. Quand il avait besoin de bois pour son chauffage, il allait dans la forêt de Chantelouve, et là, avec son couteau, il abattait les plus gros mélèzes et les transportait sans effort. Pour manger, il se rendait là-haut sur l’Arcelle où se trouvent les troupeaux de chamois et d’un seul jet de pierre il en tuait toujours deux ou trois. Il fit son apprentissage de maréchal-ferrant à Lanslevillard. Là encore, il étonnait le monde à sa façon de ferrer les chevaux. Il leur coupait les pattes à la hauteur du jarret et plaçait les fers aux sabots avant de rattacher sans difficultés, les pattes amputées. Puis Duvallon eut vingt ans, il fut affecté au service du Roi Louis le bien-aimé et servit en Italie dans un régiment de dragons.
Au cours des différentes batailles, il se couvrit de gloire, il était toujours le premier sur l’ennemi et ses prouesses lui valurent de devenir Sergent.
Un jour, au cours d’une campagne malheureuse, son escadron se trouva cerné dans une forteresse entourée par de hautes murailles et un fossé profond.
Nous sommes perdus, dit le Capitaine, mais pour l’honneur, nous nous battrons jusqu’au dernier.
Perdu ? Pas si sûr, mon Capitaine… Osa déclarer son ordonnance.
Expliquez-vous Sergent.
Et oui, l’ordonnance du Capitaine n’était autre que Duvallon.
Mon Capitaine, si je parvenais à ramener des renforts et à libérer la forteresse, quelle récompense m’accorderiez-vous ?
A celui qui accomplirait un tel exploit impossible, j’accorderai son congé, son cheval et ses armes…
L’officier n’eut pas le temps d’en dire davantage. Duvallon exécutait un salut impeccable.
A bientôt mon Capitaine.
Détachant son cheval de la barrière, un alezan magnifique, aussi exceptionnel que son cavalier, Duvallon lui fit prendre du recul. Affectueusement, il flatte son encolure, puis se penchant, lui parle à l’oreille. Par trois fois, il répète son nom :
Cambradin, Cambradin, Cambradin…
Cambradin était le nom que portait le Diable. Et résolument, pique des deux et fonce sur la muraille. Cambradin, le cheval, s’arrache si fort, si haut, qu’il paraît s’envoler par-dessus l’enceinte et le fossé. A peine de l’autre côté, il franchit d’un nouveau bond toutes les troupes ennemies.
Au petit jour, Duvallon toujours monté sur son fidèle Cambradin arrive en tête des renforts, l’ennemi est mis en déroute.
Mission accomplie mon Capitaine.
Soit !… Tu as réussi et je n’ai qu’une parole, prends ton cheval, tes armes et pars !
Pars tout de suite ! et va-t’en… Va-t’en au Diable…
Dégagé de ses obligations militaires Duvallon retourna dans son hameau de la Chalp où son amoureuse l’attendait et rien ne fut trop beau pour leurs épousailles.
Les garçons du village avaient coupé les sapins sur la commune voisine pour orner la maison, les filles les avaient décorés de mille fleurs toutes plus belles les unes que les autres.
Parée comme une reine, ravissante sous son « eskeuffa » de dentelle blanche, Anne portait sur sa poitrine la croix d’or que Duvallon lui avait offert.
Le village dansa toute la nuit. Jamais on n’avait vu pareille fête.
Anne et Duvallon connurent tout de suite une vie facile et ils coulèrent de jours heureux…
Mais, année après année, approchait inexorablement, l’échéance fatale… Bientôt Duvallon appartiendrait au Diable…
Anne voyait bien que son mari n’était plus le même, en vain elle l’interrogeait, mais lui, répondait évasivement…
L’hiver arriva sur le hameau de la Chalp. Cette nuit était la nuit fatidique où Duvallon devait appartenir au Diable ! Il se coucha dans le lit clos près de sa femme mais il ne put trouver le sommeil. Dehors, le vent soufflait, mais entre deux rafales, il entendit :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Duvallon e leva sans bruit, enfilant sa pèlerine il sortit. Là ! Cambradin l’attendait et tout de suite ils disparurent dans la nuit… Quel méfait commirent-ils ? Nul ne le sait.
Quand Duvallon rentra au petit matin, Anne l’attendait devant la porte.
- Où es-tu allé cette nuit ?
Duvallon tomba à genoux aux pieds de son épouse, en quelques mots il révéla à sa femme son terrible secret.
La nuit suivante, à minuit, Cambradin appela de nouveau :
- Duvallon… Duvallon… C’est l’heure… Il faut partir…
Le pauvre Duvallon s’apprêtait à obéir au Diable, mais Anne plus rapide sortit la première.
- Duvallon est à moi, par Dieu ! Depuis le jour de mes noces.
- Non répondit Cambradin, il a signé un pacte avec son sang. Il m’appartient, je l’emporte.
- La preuve qu’il est à moi, la voici, dit-elle en tendant sa main où brillait l’anneau de leur mariage. Et se faisant, elle toucha le Diable avec l’alliance.
Horreur ! Le Diable fou de douleur au contact de cet objet béni, sursauta, hurla et disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anne et Duvallon allèrent à Bessans. Là, ils se rendirent auprès du révérend curé. Ils lui expliquèrent toute l’histoire.
- Mes pauvres enfants, vous voilà dans une bien mauvaise passe, je ne peux rien faire pour vous. Seul le très Saint Père saura vous conseiller. De retour à la Chalp, Duvallon ne perdit pas de temps. Il rassembla quelques affaires et après avoir embrassé sa femme, parti vers Rome par le Mont-Cenis. Pendant tout le temps que dura son voyage, Duvallon ne cessa de prier. Enfin le 24 décembre, il arriva devant le Saint Siège.
Pour voir le Souverain Pontif, ce ne fut pas chose aisée. Mais enfin, Duvallon est là, agenouillé devant lui.
- Très Saint Père, aidez moi car j’ai péché très… très… Duvallon ne trouvait plus ses mots. D’un geste, Sa Sainteté l’interrompit.
- D’abord d’où viens-tu ?
- De Bessans, mon très Saint Père.
- Ah !… De Bessans, le pays des Diables… Et Duvallon lui raconta toute l’histoire…
Le Pape réfléchissait… Comment sauver cette brebis égarée ? Finalement, il se pencha vers Duvallon :
- Il ne sera pas dit qu’un soir de Noël je rejette un pêcheur repentant. Ecoute bien, Duvallon, pour le salut de ton âme et pour te délier du pacte signé avec le Diable, tu devras, cette nuit même, entendre trois messes de minuit en des lieux différents. L’une en la basilique de Saint-pierre de Rome, l’autre à Notre Dame de Paris et la troisième dans ton village de Bessans.
Duvallon se retrouva seul. Comment réaliser une pareille prouesse ?
- Mais pourquoi, se dit-il, ne pas encore utiliser le Diable ? Alors, il l’appela.
- Cambradin ! Je veux un cheval, mais un cheval le plus rapide du monde.
Aussitôt, une bête magnifique piaffa devant Duvallon.
- A quelle vitesse peux-tu aller ?
- A la vitesse du son…
- Ce n’est pas assez. Cambradin, un autre. Un fier Alezan se présenta.
- Et toi, quelle est ta vitesse ?
- Je vais aussi vite que la lumière.
- Non, ce n’est pas toi que je veux. Cambradin, un autre. Alors, du fond de la nuit, surgit un superbe étalon.
- Je file aussi vite que la pensée.
- Voilà, c’est toi que je veux.
Il enfourcha aussitôt sa monture. Ainsi, grâce à ce cheval qui allait aussi vite que la pensée, Duvallon put assister aux trois messes de minuit. Il se retrouva sur le parvis de l’église de Bessans pour la dernière, à côté d’Anne son épouse et tout le village réuni.
A la sortie de la messe, Cambradin attendait.
- Duvallon… C’est l’heure…
- Monsieur Cambradin, dit Duvallon, montrez-moi le parchemin.
Le Diable sortit le papier de sous son manteau, le pacte que Duvallon avait signé cinquante ans pus tôt et le tendit à Duvallon.
-Regarde, Anne, la signature a disparu ; se tournant vers Cambradin, Monsieur je ne vous connais point, il y a rien sur ce parchemin qui nous lie en quelque sorte.
Le Diable s’empara du papier, à sa stupéfaction la signature n’y était plus. Il disparut dans un grand fracas, vite couvert par les cloches e l’église annonçant Noël !

Par Dieu ! Dit-il, je ne vais pas me laisser faire par la tourmente.
Il fit encore quelques pas, mais ne sachant plus où il était, il glissa dans la pente, cul par-dessus tête et ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il récupéra ses esprits.

Ainsi finit l’histoire de Duvallon. Il vécut encore de longues années auprès d’Anne sa courageuse épouse. Bien des années ont passé depuis, et là-bas, au hameau de la Chalp, seules quelques pierres marquent l’endroit de la maison de Duvallon.

 


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