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Conception / réalisation
J-H. Vasina - Kapish C & Ing.

 

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LEGENDE DE DJAN DJORS, LE SCULPTEUR DE DIABLES

par Georges Personnaz,

Le soleil venait de passer derrière la pointe de Charbonnel, l’ombre envahissait la vallée et les maisons des Vincendières étaient plongées dans une clarté diffuse. Le vent en cette fin d’après-midi rabattait la fumée des cheminées à travers les ruelles du village.
Là-haut, au Crey, dans quelques minutes, la brume cernerait les maisons et tout doucement le hameau s’endormirait pour la nuit.
Dans la petite pièce qui lui servait d’atelier, Djan Djors alluma le « crésu », la petite flamme fit apparaître sur l’établi une ébauche de statue que notre homme avait commencée au début de la semaine.
La pièce de bois était tirée d’un tronc de pin cembro que Djan Djors avait coupé deux ans plus tôt dans la forêt de Chantelouve. Le bois était bien sec maintenant, et chaque coup de gouge enlevait une écaille nette. Les coups de maillet tombaient réguliers sur le manche de l’outil. Djan Djors avait reçu commande d’un Saint Bernard de Menthon enchaînant un diable avec son étole. Cette statue devait prendre place dans la petite chapelle qui se trouve au pied du hameau du Villaron. Pourquoi avait-on demandé à Djan Djors d’exécuter cette œuvre ? D’autres sculpteurs bien plus célèbres déjà, comme Jean-Baptiste Clappier ou encore ses neveux, étaient depuis des années les maîtres sculpteurs reconnus par tous.
Les jours passaient. Sur l’établi, Djan Djors  avait pratiquement fini la réalisation de Saint Bernard. A grands coups de gouge, il ébauchait la silhouette du Diable. Il l’imaginait grimaçant, arc-bouté sur ses ergots pour ne pas se laisser entraîner par le Saint. Par petits coups, il venait de lui faire ressortir au–dessus de la tête, deux magnifiques cornes, attributs classiques des diables. Il changea d’outil, son couteau de sculpteur à la main, il commença à donner forme au visage de Satan. Chaque copeau enlevé apportait un détail supplémentaire et bientôt la fac hideuse du démon apparut aux yeux de Djan Djors. C’était la première fois qu’il sculptait un diable, mais celui-ci était particulièrement réussi.


Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’étole qui devait relier les deux personnages. La nuit était tombée depuis longtemps et seule la petite clarté de la lampe à huile éclairait la statue. Alors qu’il s’apprêtait à tailler dans l’Arolle la pièce manquante, la flamme du « crésu » se mit à vaciller ; elle s’amenuisait de plus en plus et finit par s’éteindre. Dans le noir, Djan Djors  posa ses outils pour rallumer la lampe. Mais en  même temps qu’une lueur mystérieuse auréolait la silhouette du Diable, il entendit une voix :
- Ne sois pas effrayé, je ne te veux aucun mal, bien au contraire, tu as mis tout ton art pour modeler mon corps et mon visage, tu as réussi là où tant d’autres sculpteurs ont fait de moi une caricature ; tu as dans tes mains un véritable don, si tu le veux, tu seras le meilleur sculpteur de ta génération et dans bien des années, les gens diront, en admirant tes œuvres, « c’est Djan Djors, le sculpteur du Crey, qui a réalisé ces merveilles ».

Le Diable à 4 cornes


Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux, devant lui, le diable qu’il avait fait surgir d’un morceau de pin cembro était en train de lui parler.- Je sais que tu n’aimes pas particulièrement Jean-Baptiste Clappier à qui on confie la réalisation de tous les retables de la vallée et les statues qui ornent les églises et les chapelles, mais si tu m’écoutes, tu connaîtras une gloire plus grande encore, pendant trente ans c’est toi que l’on viendra chercher, c’est à toi que l’on commandera les plus beaux chefs-d’œuvre… Qu’en penses-tu ?
- Devenir plus célèbre que les « Clappier », avoir la gloire et la richesse qui en découlent… Mais comment cela se peut-il ?
- Tu vas finir la statue que tu as commencée, il ne te reste plus que l’étole à exécuter, alors fais en sorte qu’elle ne me serre pas trop le cou, laisse de l’espace entre elle et moi. Si tu fais cela, à partir de demain et pendant les trente années qui viennent tu seras le maître-sculpteur le plus célèbre de Haute-Maurienne, parole de Diable !- Mais, est-ce tout ?
- Dans trente ans je reviendrai te voir, nous pourrons discuter de tout cela.
Djan Djors reprit sa gouge et son maillet. Il creusa dans l’arolle l’étole de saint Bernard ; mais au lieu de la serrer très fort autour du cou de Satan comme il l’avait prévu, il laissa un espace confortable. Quand il eut fini, il regarda une dernière fois son œuvre, posa ses outils et alla se coucher. Il s’endormit comme une souche, contrairement à son habitude où il avait du mal à trouver le sommeil.
Quand il se leva à la pointe du jour, il alla directement à son atelier sans relancer le feu dans la cheminée. La porte du réduit était ouverte, pourtant il était sûr de l’avoir refermée avant de se coucher. Sur l’établi, saint Bernard était seul, son étole ne retenait plus personne, le Diable s’était envolé !…
Djan Djors se signa trois fois :
- Grand Dieu ! Comment est-ce possible ? Le Diable était là hier soir et ce matin il a disparu !
Le pauvre sculpteur repensa à ce qui s’était passé la veille. Il se remémora les paroles du Démon :
- Mais alors ! Je n’ai pas rêvé, c’est bien le Diable qui parlait hier soir, c’est bien lui qui m’a demandé de ne pas serrer l’étole pour qu’il puisse s’échapper…
Il prit dans ses bras la statue de saint Bernard qui n’avait plus de raison d’être et la porta dans un coin.
- Comment vais-je faire maintenant pour honorer ma commande ?
La journée lui sembla d’une longueur infinie. Plus il réfléchissait, moins il ne trouvait de solution.
Vers les trois heures de l’après-midi, Jean de la Cime qui était le Prieur du Villaron et qui lui avait confié la réalisation de la statue, vint trouver Djan Djors :
- J’espère que tu n’as pas encore commencé le saint Bernard de Menthon et son Diable. La congrégation du Villaron s’est réunie hier soir et on a décidé de te confier tout le retable de saint Colomban ainsi que deux grandes statues de saint Antoine et de saint Jean-Baptiste.
Djan Djors n’en croyait pas ses oreilles. Une partie de son problème semblait être résolue, mais il devait exécuter ce travail pour le début juillet, jour de la fête du hameau. Derechef, il prit ses outils, sans rien tracer sur les planches de cembro, il commença à grands coups de gouge l’ébauche du retable. Tout semblait facile, il n’avait jamais travaillé aussi vite ni aussi bien.
Quand il eut fini le retable, il s’attaqua à la statue de saint Antoine. Là aussi, du tronc d’arolle il fit jaillir un saint plus vrai que nature. L’expression du visage, la position des mains, les plis de la robe, tout était parfait.
Vint le jour de l’inauguration. Monseigneur l’Evêque s’était déplacé de Saint-Jean de Maurienne. Quand il vit le travail magnifique qu’avait réalisé Djan Djors, il lui dit :
- Jamais je n’ai vu d’aussi belles choses réalisées en si peu de temps, vous êtes véritablement un grand sculpteur « Maître Djan Djors » car dès aujourd’hui, je vous autorise à vous parer du titre de « Maître Sculpteur » et je puis vous assurer que le travail ne vous manquera pas.
Maître Djan Djors devint alors célèbre, non seulement dans la vallée de Haute Maurienne, mais aussi jusqu’à Saint-Jean où il travailla dans l’archevêché, également en Italie à la cathédrale de Suse et de Novalaise.
Les années passèrent, lui apportant la gloire et la fortune. Il n’habitait plus au hameau du Crey, il s’était fait construire une très grande maison à Bessans qui abritait son atelier où quatre sculpteurs travaillaient sous les ordres du Maître.
Alors qu’il approchait de la soixantaine, il eut envie de revoir sa petite maison du Crey où il avait commencé sa vie. Depuis des années plus personne n’avait habité la maison de Djan Djors. Il poussa sa porte et entra. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver la cheminée allumée. Du réduit qui lui servait autrefois d’atelier, une voix s’éleva :
- Entre Djan Djors ! Je t’avais dit que je reviendrai te voir et bien me voilà.
Sur l’établi depuis longtemps abandonné se trouvait la statue de saint Bernard de Menthon et au bout de l’étole… Le Diable !…
- Il y a trente ans, jour par jour, je t’avais fait une promesse, tu es célèbre, tu as eu la gloire et la fortune, mais maintenant tu vas faire ce que je te dirai !…
Le pauvre Djan Djors tremblait de tout son être. Il avait cru que cette vieille histoire ne verrait jamais son aboutissement. Mais le Diable était là devant ses yeux et à moins de tout perdre, il devait obéir à à cette créature.
-Ecoute moi bien Djan Djors, à partir de maintenant, tu ne sculpteras plus que ce que je te dirai. Dans ton village de Bessans et dans les hameaux, certaines personnes vont apprendre à ma connaître. Ils ont oublié que je suis « le Prince des ténèbres » et qu’il me devait le respect dû à mon rang. Nous allons commencer par Mathilde ! Tu connais bien la Mathilde de la Chalp, et bien tu vas mettre ton talent à mon service. Tu vas sculpter un Diable à mon image, il sera articulé, dans la main droite il tiendra une fourche aux piques très acérées et sous son bras gauche, il emportera la Mathilde. Fais en sorte que ce soit très ressemblant, sinon gare à toi !…
Le pauvre Djan Djors fit ce que le Diable lui avait ordonné. Il sculpta donc un Diable qu’il peignit en noir, sur son corps des flammes rouges et dorées et sous le bras une caricature qui semblait être la Mathilde.
Au matin la petite figurine qui se trouvait la veille sur son établi avait disparu. Par on ne sait quelle diablerie, elle se retrouva au-dessus de la porte de la grange de la Mathilde. Et là, le bras articulé du Diable, mu par la volonté de Satan, se mit en mouvement et par trois piqua la figurine représentant Mathilde. Celle-ci, à l’intérieur de sa maison, fut prise d’une grande douleur, elle devenait comme folle, chaque coup de fourche dans la figurine se répercutait dans tout son être.
Plusieurs jours de suite, le Diable se vengea sur la pauvre femme. Dans le village, tout le monde ne parlait plus que de ça. La Mathilde était envoûtée par le Diable !… Djan Djors se lamentait, il n’osait plus sortir de chez lui de peur de se retrouver face à Satan…
La fin du mois approchait et la pleine lune aussi. Cette nuit-là, le Diable vint de nouveau trouver le sculpteur :
- C’est au tour de Bastian du Chapil, prends tes outils et travaille. Je veux que demain matin Bastian soit sous le bras du Diable à la place de Mathilde.
Le pauvre homme fut obligé de s’exécuter et Bastian comme à son tour l’ensorcellement. Puis après lui, vint Joseph et Rose, Jacques le bossu et Pierrette. A chaque lune, Djan Djors devait sculpter une nouvelle tête. Il était à tout jamais entre les mains de la diabolique créature. Il n’en dormait plus, lui qui possédait une force peu commune, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Cela ne pouvait durer, il fallait qu’il trouve comment se défaire du pacte qui le liait à Satan.
Ce soir-là, il remonta aux Vincendières, puis par l’étroit sentier qui conduit au Crey, l arriva devant son ancienne demeure. Dans un tiroir, il retrouva une vieille gouge et un maillet, de sa poche il sortit son couteau et d’un morceau de pin cembro oublié là il y a plus de trente ans, il refit pour la dernière fois l’image du Diable. Il s’appliqua, il y passa toute la nuit. Quand ce fut fini, ramassant quelques brindilles et les copeaux de bois, il fit un feu dans la cheminée. Les flammes éclairaient la petite pièce. Djan Djors alla prendre la statuette sur l’établi et d’un geste rapide et d’un geste rapide, il se lança dans le feu en disant :
- Brûle et disparais à jamais !…
C’est alors que les flammes montèrent haut dans la cheminée, une chaleur pareille au feu de l’enfer enveloppa Djan Djors, dans la fumée on ne distinguait plus rien. Quand celle-ci se dissipa, il ne restait plus rien !… Tout avait disparu !… On ne revit jamais Djan Djors !… Mais tous les Bessanais envoûtés furent à jamais délivrés du mal…
Voilà l’histoire de Djan Djors le sculpteur de Diables…

Ah ! J’oubliais de vous dire, en même temps qu’il disparaissait, dans toutes les églises, à l’archevêché et partout où il avait travaillé, disparurent également tous les retables et statues qu’il avait sculptés. C’est pour cela que jamais vous ne verre une œuvre signée de sa main et que vous ne trouverait pas son nom dans les archives relatant la vie des sculpteurs bessanais.

Mais…, dans certaines familles de Bessans, au fond d’une penderie ou d’un buffet, se trouve encore une statuette articulée emportant sous son bras un homme ou une femme !

Chut !… Il ne faut pas en parler…



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